Coney island, jour troisième.


















Le troisième jour, retrouver L. à notre point de rendez-vous. Avec donuts et café. Manger ça dans la rame pour Coney Island telles de vraies américaines. Sauf qu'on parle français et qu'on regarde tout le temps dehors. Prendre cent-vingt photos pour rattraper la frustration de la veille. Passer l'après-midi sur le front de mer. Marcher dans le sable. S'amuser des gens qui viennent là photographier toutes sortes de mise en scène. Parler encore. De nos familles, de nos histoires, de nos relations. Déjeuner dans le seul restaurant ouvert. Un cheeseburger bien graisseux. Apprécier la lumière en fin d'après-midi. Puis rentrer. Acheter des M&M's sur le chemin. Essayer des robes en pensant au mariage. Les remettre sur les cintres car elles ne sont pas parfaites. Rejoindre les amis de J. pour regarder le Super Bowl. Passer une soirée de garçon. Ne rien comprendre aux règles. Boire de la bière et manger du chili.

N.Y., jour deuxième.

 

Le deuxième jour. Se retrouver au même endroit, une heure plus tard que la veille. Attendre à son tour. Offrir à Léa les mouffles tricotées pour elle.  Manger sur la route un bagel dégoulinant de peanut butter. Regretter son choix. Visiter le Guggenheim, malheureusement fermé en partie. Etre frustrée de ne pas être autorisée à photographier l'intérieur du musée. Attendre que les gardiens tournent le dos pour le faire quand même. Lire des textes en allemand. Songer à retourner vivre à Berlin, ville dans laquelle on a le plus apprécié d'être. Mais non ça n'a pas de sens. On ne peut pas toujours partir ailleurs. Chercher quoi ? Bien sur Berlin ça n'est pas un océan à traverser, ça n'est pas 5000 kilomètres, mais c'est vivre loin quand même de ceux que j'aime. 



Découvrir une artiste. Aimer son travail avec le bois, le papier. Matériaux bruts. Et sa recherche autour du voyage, du chez-soi. Etre inspirée. Dire qu'on a un nouveau plan de vie. Voyager et vivre de son art. Projet tentant mais fumeux. Vouloir dessiner les plans des maisons où l'on a vécu.
Traverser Central Park. Même promenade faite en été. Problème technique d'appareil numérique. Etre punie pour le reste de la journée. Passer dans ce magasin si beau mais si cher. "Oh c'est marrant, J. a cette patère éléphant chez lui." "C'est nous qui lui avons offert pour le remercier de son accueil il y a deux ans." "Je me disais aussi que ça n'était pas son genre d'acheter quelque chose ici." "T'as vu qu'il l'avait mis dans son nouvel appart ?" "Non." Mais ça me fait plaisir de le savoir. Marcher sur Times Square. Avoir décidément du mal avec ce lieu qui concentre tout ce que je n'aime pas. Avoir faim, à nouveau. Etre en retard pour ce dîner au fin fond de Brooklyn. Regarder L. s'énerver parce qu'elle ne parvient pas à joindre J. Ne pas savoir quoi faire, à part rester calme. Trajet en subway interminable. Prendre un express qui ne s'arrête pas à la bonne station. Débarquer dans un quartier résidentiel. Craindre de ne rien trouver à apporter. Se sentir malchanceuse. Demander à une passante qui nous envoie de l'autre côté. Se ruer sur les graines qu'on a acheté pour l'apéro. Se sentir un peu faible et en avoir marre de ce froid. Penser au soleil à venir.



 
Ambiance particulière dans une famille franco-américaine. Mi-guindée, mi-décontractée. Bien manger, mais ne pas parvenir à être à l'aise. Ne pas savoir quelle langue parler. Sentir que la mère aimerait bien que la discussion se fasse en français mais l'anglais reprend toujours le dessus. Se demander l'âge des filles qui se comportent comme des adolescentes en crise avec leurs parents. En conclure que l'aînée doit avoir à peu près notre âge. Se dire le lendemain : "Elles étaient vraiment insupportables ces filles en fait." Etre raccompagnée en voiture. Vivre une séquence de film avec la vue sur la skyline de Manhattan by night.

N.Y., jour premier.


Retrouver L. à la gare. Ne pas vraiment réaliser que c'est elle là, juste là. Compter depuis combien de temps on ne s'est pas vu. L'été. Six mois. Quand même. La suivre dans les couloirs de métro. Se souvenir comme les transports new-yorkais sont complexes pour les personnes non aguerries. Parler. Dire des banalités. Mais les dire à L. Check in à l'auberge. Déposer ce sac si lourd. Qu'as-t-on bien pu mettre dedans ?! La suivre dans Brooklyn à un concert plus qu'alternatif dans un bar encore en gestation. Avoir faim. Retrouver J. Se demander si notre présence l'ennuie, l'indiffère ou lui fait plaisir. Trouver le son beaucoup trop fort. Aller boire une bière. Oublier sa faim. Se donner rendez-vous pour le lendemain. 


Prendre le ferry pour Staten Island. Regarder la liberté. Mais parler surtout. Aura-t-on assez de trois jours pour se raconter les six mois passés dans des pays différents. Et parler de nos projets. De nos réflexions, de l'avancement des choses. De ce qu'on veut, de ce qu'on ne veut pas ou plus. De ce qu'on ne sait pas. Des doutes. Parler des garçons, des villes, de là où l'on veut vivre, de là où l'on se sent chez soi, du travail, de ce qu'on pense faire dans les mois à venir, des gens que l'on connaît, d'où ils en sont eux, de notre avis là-dessus. Reprendre le ferry en sens inverse. S'asseoir, ne plus regarder. Les vitres sont trop sales n'importe comment. Puis on connaît en fait. La liberté.





Se dire qu'on est pas loin de Ground Zero et que ça pourrait être intéressant d'aller voir. Juste voir. Pour se faire une idée. Passer autant de contrôles que si on allait prendre l'avion. Pour voir deux fontaines à la base des défuntes tours. Trouver l'endroit plutôt réussi. Faire des blagues de mauvais goût. Ne pas ressentir d'émotions. Ne pas vraiment avoir d'avis. Se dire que c'est bien pour les proches des victimes et pour l'Amérique traumatisée. Mais relativiser. Sur le patriotisme et l'ampleur de la chose. Relativiser par rapport au reste du monde. 




Froid. Faim. Fatigue. Retraverser le fleuve. Se retenir pour ne pas tout acheter dans la supérette. Se décider pour des makis à l'avocat et des brownies chocolat peanut butter. Se réfugier chez Jordan. Aimer l'espace avec ces trois fenêtres et le lit devant l'une d'elle. Pisser devant la vue sur Brooklyn. Revoir ce garçon rencontré il y a un an à Berlin. Les écouter jouer de la guitare. Regarder Léa cuisiner. Parler rapidement avec Maman et Hugo sur Skype. Se trouver malpolie vis-à-vis des gens présents dans la pièce. Recevoir tous les présents apportés par Léa. Shampoing, chocolat et cadeau d'anniversaire des filles, mignonnes. Quitter ce garçon en se donnant rendez-vous en janvier prochain dans une autre ville. Rencontrer Jessica. Etre décontenancée par son énergie puis la trouver marrante. Essayer d'aller voir un concert sold out, sans y croire. Boire une bière à la place. 




Finir la soirée dans cet endroit magique. Une longue table à laquelle tout le monde s'asseoit pour écouter les groupes qui jouent juste là au bout. Etre surprise par la générosité de Jessica qui m'invite. "You don't have to." "I like you !" Faire les idiotes. Etre un peu ivre. Ricaner comme des adolescentes. Ne pas prêter trop attention aux regards nous signifiant qu'on est bruyante. 



six cent treize kilomètres + douze heures quarante minutes = cent trente trois images

   

Embarquer dans le train pour New York Penn Station. Quitter Montréal par une journée humide où la neige fond, se mêle à la boue. Etre captivée par le paysage qui défile. Zones industrielles, Five Roses, le St Laurent, puis la banlieue qui semble sans fin. Toutes ses maisons identiques alignées le long de la voie ferrée. Elles ont toutes une piscine qui mange la quasi-totalité du jardin. On a beau savoir que l'été va revenir un jour, on a du mal à imaginer qu'elles puissent servir à un autre moment de l'année.




Manger toutes ces dattes pensant qu'on va me demander de les jeter pour entrer aux Etats-Unis d'Amérique. Datte, amande, datte, amande, le sucre de l'une compense bien la sécheresse de l'autre. Finalement personne ne me demande si j'ai de la nourriture, que j'ai pourtant déclarée. Avoir des problèmes pour se faire comprendre avec le mot "island". "You're going to Iceland ?" "No St John Island, virgin island" Changer d'interlocuteur. "But she speaks perfect english ! Why can't you understand her ?" Ah merci de reconnaître que votre collègue ne fait pas d'effort ! Passer la frontière et avoir un nouveau tampon dans mon passeport. 



Traverser des paysages à la Moonrise Kingdom mais sous la neige. Trouver ça fuckin' beautiful. Longer le lac Champlain qui semble iiiimmense. Rester arrêté en pleine voie à cause de dommages causés par une pierre (si j'ai bien compris). Se demander si le train arrivera à l'heure. Imaginer Léa, m'attendant toute seule dans la grande gare. Ne pas se lasser du paysage qui défile, si changeant. Forêt, lac, champ, granges, sillots à grain, neige, glace fondue, nuages bas, quelques rayons de soleil. Prendre une centaine de photos. De l'art de la photographie à partir un véhicule en mouvement. Cadrer de façon à, au choix, voir ou ne pas voir l'encadrement de la fenêtre. Mitrailler de façon à avoir au final une photo sans obstacle de premier plan, type arbre, poteau électrique, ect. Et surtout être réactif, car le plus souvent "oh c'est joli ça ! oh c'est passé." 



Aller à la voiture bar pour passer le temps et parce qu'il y a le wifi. Prendre un sandwich pas terrible à huit dollars. Revenir après pour un coffee dans un grand gobelet, que je ne parviens jamais à finir avant qu'il soit froid. Essayer de communiquer avec Léa mais galérer avec la connexion aléatoire. Se dire qu'on viendrait bien là en été. Ca semble si parfait tous ces chalets bordant les lacs. 



Puis en avoir marre une fois la nuit tombée. Autant je n'ai pas vu passer les six premières heures de jour à regarder dehors et à prendre des images. Mais les cinq heures de nuit additionnées aux deux heures de retard sont passées un peu plus difficilement. Treize heures au total pour parcourir les six cent treize kilomètres

La chambre que je quitte

Si c'était une photo facebook je pourrais même vous marquer dedans.
Réfléchir. S'organiser pour la suite. Distribuer les objets qui encombrent et que l'on m'avait donné. Comme une chaîne d'objets pour expatriés. Un sèche-cheveux pour V., une couette pour M., un lisseur pour A. l'amie allemande de C. qui dort sur le canapé en attendant de reprendre ma chambre et qui rend mes derniers jours ici plus agréables. On tricote et elle me parle de voyage, car elle a fait en sens inverse ce que je projette de faire cet été. Et plus elle m'en parle plus j'espère que j'aurais les moyens de le faire. Alors je regarde les billets d'avion de train de bus dans tous les sens. Et c'est dur de choisir quelle est la meilleure combinaison. Mais comme toujours, à force de réflexion, les choses vont mûrir et se mettre en place.  


Avec les températures de ces derniers jours, je n'avais plus tellement le goût de sortir ma main de mon gant et mon appareil de ma poche. Ca reviendra surement à New York où il fera seulement -2°C. Ah les petits joueurs ! 



J'aime ces aires de jeux délaissées pour un temps.

Et cette lumière rousse à la tombée du jour.

Allez la prochaine fois, je serais en robe et en tong !
En attendant vous pouvez checker ça :
Il y a de belles photos de Montreal.